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Pour les iconoclastes

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Pour les iconoclastes

Message  scilicet le Mar 18 Mar - 22:26

http://jacquesgenereux.fr/news/les-vraies-lois-de-l-economie
une critique non-marxiste du néo-libéralisme: un bol d'air dans le monde de la pensée.
UN EXTRAIT DE L'OUVRAGE : La conclusion

Il suffirait d’y croire

À quoi nous sert de connaître les lois de l’économie ? Il serait temps de
se poser la question, n’est-ce pas ? Vous m’excuserez de vous avoir
entraîné sur ce long parcours avant de l’avoir posée. Mais il faut toujours
souffrir de gravir un sommet avant de savoir si le point de vue valait tant
d’efforts. L’économie est comme une citadelle qui garde jalousement son
éventuel trésor derrière de hautes murailles, murailles de concepts, de
mécanismes, de théories, autant d’obstacles à surmonter avant de savoir quel
trésor on est venu chercher.
Alors on comprend le dépit de certains étudiants qui, après des années de
microéconomie, de macroéconomie, d’économétrie, en viennent à se dire que la
montagne a accouché d’une souris, que le coffre est vide. En fait de trésor,
ils se retrouvent parfois la tête farcie d’hypothèses surréalistes et de
théorèmes fictifs qui ne leur permettent ni de comprendre le monde réel ni de
converser utilement avec leurs camarades historiens ou sociologues. Nous
espérons les avoir aidés à éviter cette désillusion en racontant l’histoire
d’une autre économie — que nous tenons pour la "vraie" — qui nous
parle bien de notre planète et non d’un univers imaginaire, et autant que faire
se peut avec une langue accessible à tous.
Connaître les vraies lois de l’économie nous évite aussi de tomber dans le
piège d’un anti-économisme à la mode qui oppose une raison humaniste,
écologiste ou autre à la raison économique, et répand l’illusion que l’économie
s’opposerait à la justice et à la démocratie. Nous avons montré que le vrai
résultat de la pensée économique est exactement inverse : la justice et la
démocratie y apparaissent comme les conditions d’une économie vraiment efficace
et raisonnable. Qui plus est, la raison économique, en exigeant un contrôle
efficace des décisions publiques appelle à une démocratie bien plus forte et
plus réelle que les régimes oligarchiques que nous avons l’habitude de
qualifier abusivement de "démocraties".
Mais certains n’hésitent pas à caricaturer des siècles de pensée économique,
n’en retenant que les modèles les plus abscons et les plus contestés par une
grande partie de la profession (à commencer par ceux qui vendent cette
caricature), à seule fin de livrer à la foule un coupable fabriqué sur mesure
pour maximiser leurs droits d’auteurs, à savoir : une économie
mathématique, irréaliste, ultra-libérale, anti-politique et antisociale. Le
fait que cette économie-là domine en effet les départements de macroéconomie
des facultés anglo-saxonnes et de nombreux suiveurs à travers le monde,
n’enlève rien à cette évidence qu’elle est le plus souvent contraire à ce
qu’établit en réalité la science économique. La critiquer au nom d’une raison
humaniste ou écologiste assez floue qui s’opposerait à la raison économique est
une stratégie facile pour séduire un public rétif à l’effort intellectuel.
Mais, j’espère vous avoir convaincu qu’il est intellectuellement plus
satisfaisant et politiquement plus efficace de combattre un simulacre de raison
économique par une raison économique plus solide.
On ne combat pas un théorème en expliquant qu’il est injuste et méchant ;
on démontre qu’il est faux. S’attaquer à une certaine science économique,
seulement au nom de la justice ou de l’environnement, nous expose à l’impact
limité de tout discours opposant les bons sentiments aux dures réalités. Même
si l’intellectuel a le droit de se placer du côté des bons sentiments, on
attend de lui qu’il dénonce une réalité au nom d’une autre réalité possible et
qu’il conteste une démonstration qui se prétend scientifique au nom d’une
démonstration mieux établie. C’était là le sens de notre démarche. Nous n’avons
pas disqualifié les lois qui fondent le discours néolibéral en déplorant
qu’elles soient trop moches ! Nous avons montré qu’il s’agissait d’une
supercherie intellectuelle souvent démentie par les propres auteurs dont elle
se réclame, et presque toujours infirmée à la fois par la réalité et par les
développements de la théorie économique. Ainsi, par exemple, nous n’avons nul
besoin d’invoquer la justice, l’écologie ou la charité pour contester l'idée
que la flexibilité des prix garantit un fonctionnement optimal des
marchés : c'est tout simplement l’histoire et la théorie économique qui
démontrent son inexactitude et sa nocivité.
Cela dit, peut-on se contenter du plaisir intellectuel de connaître les
"vraies" lois. Comprendre le monde réel : la belle affaire si ce
monde reste aussi moche et inquiétant que si nous n’y entendions rien !
C’est un découragement de cette nature qui a personnellement décidé de
l’orientation de mes travaux. Après une thèse de doctorat et des années de
recherches sur le marché du travail et le chômage, j’ai réalisé que le
sous-emploi et la misère s’installaient dans le monde, non pas faute de
connaissances sur leurs causes et leurs remèdes, mais faute de la moindre
volonté politique de les combattre vraiment.
Alors, à quoi bon passer une vie de recherches à construire des modèles qui
n’intéresseraient que mes collègues et ne changeraient rien à rien ? Pour
briguer le prix en l’honneur d’Alfred Nobel, il eût sans doute fallu persévérer
en oubliant cette question dérangeante. Mais mon ambition était plus haute.
Comme des milliers d’autres collègues dans le monde, la seule raison pour
laquelle j’ai décidé un jour de poursuivre l’étude de l’économie est que
j’espérais ainsi apporter une pierre à la construction d’un monde plus humain.
J’ai donc réorienté mon travail vers la question qui me semblait désormais la
plus pertinente : si la misère du monde ne vient pas de notre ignorance mais
de nos choix politiques, comment se peut-il qu’elle soit tolérée dans des
sociétés réputées démocratiques ? J’en suis arrivé à la conclusion
apparemment paradoxale qui a fait le titre de mon précédent ouvrage. Nous avons
Une raison d’espérer : l’horreur n’est pas économique, elle est politique
(Fiche du livre disponible sur ce site). En effet si, comme je pense l’avoir
montré, l’horreur sociale ne s’installe qu’en raison de choix politiques
délibérés et de dysfonctionnements majeurs des institutions, alors nous avons
encore une raison d’espérer dans l’action collective et dans le politique. À
l’opposé de cette démarche, le discours qui décrit une histoire prédéterminée
par la technologie ou des lois naturelles de l’économie vise clairement à nous
désespérer de la politique pour désarmer toute résistance citoyenne.
Nos vingt lois de l’économie ont toutes conforté ce rejet d’un déterminisme
mécaniste qui relèguerait l’acteur humain au rang de spectateur passif de son
histoire. Toutes, elles ont confirmé ce qu’affirmait la première d’entre
elles : les lois de l’économie sont les lois des hommes. Quel que soit le
problème abordé, en effet, il s’avère que l’analyse économique conclut toujours
à la nécessité et au rôle déterminant des choix politiques.
Attention toutefois au malentendu pernicieux que cette conclusion risque
d’entretenir. On croit volontiers de nos jours que l’enjeu de la résistance à
une économie inhumaine et au néolibéralisme est de restaurer le primat du
politique sur l’économie. En réalité, le primat du politique n’a nul besoin
d’être une exigence puisque c’est un fait. Jamais l’économie n’a été
indépendante des institutions et des choix politiques. Le néolibéralisme que
dénoncent les mouvements "altermondialistes" n’est pas la mort du
politique face à l’économie triomphante, mais le triomphe d’une politique
favorable aux détenteurs du capital. La dérégulation des marchés financiers
n’est pas un décret des martiens, c’est le choix de gouvernements situés et
datés, ancrés dans des lieux et une histoire où le bouleversement des rapports
de force a façonné de nouvelles politiques dominantes.
Évitons donc un contresens redoutable. Les vraies lois de l’économie ne
montrent pas vraiment qu’il faut "restaurer le politique" parce
qu’elles donnent à penser qu’en réalité", "le politique
gouverne". Il gouverne, y compris quand il prétend officiellement se
soumettre aux lois de l’économie pour désarmer les résistants qui pourraient
contester son pouvoir, mais pas le rouleau compresseur d’une histoire dictée
par la nature ou par les dieux. Si donc l’économie nous semble parfois
inhumaine, il importe de comprendre que cela ne résulte en rien d’une
soumission du politique aux lois de l’économie, mais bien au contraire de la
soumission de l’économie a des lois politiques conformes à des intérêts
particuliers. L’enjeu d’un combat pour un développement humain n’est donc pas
d’instaurer le primat du politique sur l’économie, mais le primat des citoyens
sur la politique, afin que cette dernière reflète les idéaux forgés par la
délibération démocratique.
Soit ! Mais, pardon d’y revenir, à quoi nous sert de connaître les vraies
lois de l’économie si, au fond, ce qui change l’économie réelle est moins la
connaissance que nous en avons que les rapports de forces susceptibles
d’infléchir l’orientation des politiques ? Notre savoir n’est-il pas vain
si nous ne le relayons pas par un engagement quelconque dans le débat et
l’action politiques ? Qu’il soit partisan, associatif ou syndical, il est
vrai qu’un tel engagement peut sembler une exigence personnelle de cohérence
pour quiconque est convaincu par l’ensemble des résultats que nous avons
exposés. Mais, il est non moins vrai qu’une forme essentielle de cet engagement
peut aussi consister à combattre les croyances erronées et à promouvoir la
confiance dans la possibilité d’une autre économie…
Courage, nous voici désormais très proches de répondre enfin à notre question
initiale. L’apport fondamental de ce que nous pensons être les vraies lois de
l’économie est de nous montrer que la plupart des problèmes nous placent dans
une sorte de dilemme du prisonnier. Il n’existe pas une mais des solutions, ce
que dans notre jargon nous appelons des équilibres multiples. Certaines
solutions sont le résultat d’une interaction non maîtrisée entre les acteurs
contraints de se comporter en rivaux, en compétiteurs solitaires, parce qu’ils
n’ont pas la capacité de se parler, de s’entendre de se faire mutuellement
confiance. D’autres solutions résultent d’une coopération solidaire entre des individus
(ou des groupes, ou des nations) qui se perçoivent comme membre d’une
communauté humaine capable d’atteindre un mieux être collectif.
Relisez chacune de nos vraies lois avec ce schéma d’analyse en tête. Vous
constaterez que l’analyse met presque toujours en évidence à quel point le
chemin de la coopération solidaire est plus efficace que celui de la
compétition solitaire. Pourquoi dès lors choisit-on si souvent la guerre plutôt
que la paix, la compétition plutôt que la coopération, la sortie par le bas qui
nous appauvrit plutôt que la sortie par le haut qui nous enrichit ? Dans
la plupart des cas, ce n’est même pas que nous ignorions l’existence d’un mieux
être accessible par une action collective ; c’est tout simplement que nous
n’y croyons pas. L’immense majorité des Palestiniens et des Israéliens savent
qu’une paix garantissant la coexistence de deux États indépendants serait mille
fois préférable à la guerre, mais ils sont trop nombreux à ne plus y croire et,
faute d’une intervention politique extérieure qui rende à nouveau l’idée de
paix plausible, ils restent piégés depuis plus d’un demi siècle. L’immense
majorité des Européens savent qu’une société pacifiée par la solidarité et la
justice sociale est plus vivable et plus efficace qu’une société sécurisée par
la répression. Mais quand ils ne croient plus dans la capacité du politique à
entreprendre la marche vers une société juste, ils demandent plus de policiers
et de punition pour les protéger des voyous. Le mieux existe "en théorie"
se dit-on, mais il ne serait atteignable que si tout le monde y croyait et
était disposé à se comporter en conséquence.
C’est l’incapacité à forger une croyance commune, une confiance réciproque qui
barre les meilleures routes. Ainsi, une condition nécessaire à un monde
nouveau, c’est que nous y croyons. Ça nous le savions déjà. Mais en outre et
surtout l’économie nous enseigne qu’il s’agit là souvent d’une condition
suffisante ! Il suffirait d’y croire ! Cela aurait d’ailleurs pu être
une 21e vraie loi de l’économie, tant les exemples abondent où l’état de
l’économie, les performances d’un marché, les résultats d’une politique
économique dépendent avant tout des croyances et de la confiance des acteurs.
Je ne sais plus qui a dit : "Nous ne savions pas que c’était impossible,
c’est pour cela que nous l’avons fait." C’est bien cet état d’esprit que
favorise une science économique qui démontre le poids de la volonté politique
et de la cohésion sociale dans le succès ou l’échec d’une stratégie de
développement. Voilà donc enfin une bonne raison de comprendre et de faire
comprendre les vraies lois de l’économie. Leur connaissance installe la
croyance dans la diversité des possibles et dans notre capacité à atteindre un
monde meilleur en se constituant en communautés humaines liées, solidaires,
confiantes ; elle fait reculer le fatalisme et la défiance en démontrant
les vertus du volontarisme et de la confiance ; en un mot, elles nous
aident à y croire. Mais pour qu’elles enclenchent le cercle vertueux de la confiance,
il faut les faire descendre des chaires universitaires, les diffuser dans les
associations, les syndicats, les écoles, les partis, les cafés, les journaux,
bref, en faire des évidences de notre culture commune. Et voilà bien un
engagement à la portée de tous.
Si nous avions seulement convaincu chaque lecteur de convaincre à son tour une
personne que les lois de l’économie, les vraies, loin de nous aliéner, nous
enseignent le pouvoir de nos volontés communes, nous serions sûr de ne pas y
avoir en vain consacré deux ans de travail. Prenons exemple sur Sliman, imam au
Sénégal. Voici quelques années ce pays a adopté une loi interdisant l’excision
des petites filles. Loi en vérité délicate à faire respecter, car la pratique
séculaire de l’excision s’est trouvée intégrée dans la culture de certaines
populations musulmanes, au point que les croyants en sont venus à la considérer
comme une exigence de l’Islam. Bien sûr, rien dans les "vraies lois"
de l’Islam ne fonde une telle croyance, mais elle n’en est pas moins ancrée.
Alors, depuis des années, Sliman va à pied de village en village,
inlassablement, pour expliquer ce que sont les vraies lois de l’Islam, et
convaincre que l’on peut être un bon musulman et appliquer la loi contre
l’excision. Et quand on lui demande pourquoi il fait cela, il répond
simplement : "C’est bien de faire une bonne loi, mais ça ne suffit
pas ; la loi ne vient pas dans ta maison pour parler avec toi."
Voilà : nous savons ce qu’il nous reste à faire. Ce n’est pas rien. Mais
c’est tout !

Paris , août 2002

scilicet

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Message  scilicet le Mer 9 Avr - 23:21

(SUITE)





Jacques Bouveresse : la philosophie morale s’est complètement substituée à la philosophie sociale
21 mars 2008« Sur les incendies des immeubles vétustes où étaient entassées des familles immigrées, sur la crise des banlieues, sur les mobilisations contre le CPE, nous n’avons pas entendu ou lu la moindre réaction de nos grandes têtes pensantes ; pas une n’a réagi. Autrement dit, la question sociale a disparu. C’est bien ce que Bourdieu avait prévu dans les dernière années de sa vie. Nous en parlions souvent. » Le philosophe Jacques Bouveresse s’interroge sur le rôle des intellectuels et des médias. « Sommes-nous maîtres de nos croyances ? Jusqu’à quel point sommes-nous libres à leur égard ? Ce problème est lié notamment à l’usage que l’on fait ou ne fait pas de l’information disponible et aux possibilités de manipulation et d’endoctrinement. »




Entretien avec la revue Nouveaux Regards, juillet 2006 (extraits)

Nouveaux Regards : Nous souhaiterions, si vous le voulez bien, connaître l’état de vos réflexions et de vos travaux en matière philosophique, mais également vous interroger sur les problèmes d’actualité politique et sociale. En particulier, qu’en est-il, selon vous, des rapports entre le politique, les intellectuels et le pouvoir médiatique ?

Jacques Bouveresse : Je viens de publier un article sur la question des médias et des intellectuels dans Le Monde diplomatique de mai dernier. J’en suis arrivé, je l’avoue, à un état assez voisin de la dépression vis-à-vis du monde intellectuel.

Sur les incendies des immeubles vétustes où étaient entassées des familles immigrées, sur la crise des banlieues, sur les mobilisations contre le CPE, nous n’avons pas entendu ou lu la moindre réaction de nos grandes têtes pensantes ; pas une n’a réagi. Autrement dit, la question sociale a disparu. C’est bien ce que Bourdieu avait prévu dans les dernière années de sa vie. Nous en parlions souvent.

La philosophie morale s’est complètement substituée à la philosophie sociale. Vous remarquerez que les livres qui se vendent se situent dans le registre « apprendre à vivre », comme ceux de notre illustre ex-ministre Luc Ferry. Vous remarquerez aussi la façon dont Alain Finkelkraut s’est exprimé sur le problème des banlieues, ou Hélène Carrère d’Encausse. Ce que nous avons entendu m’a semblé, dans leur cas, positivement honteux ; mais cela ne scandalise plus vraiment, parce que la prédication morale remplace de plus en plus la réflexion sur le social.

Pour ce qui concerne la relation du monde politique et médiatique avec les intellectuels, le phénomène BHL m’intéresse depuis longtemps. Il y a d’ailleurs aussi la question des relations du monde politique avec les intellectuels. Les politiques sont tous béats d’admiration devant Bernard-Henri Lévy. J’ai lu le livre que Nicolas Beau et Olivier Toscer lui ont consacré. On y trouve une citation assez incroyable de Bernard Kouchner qui aurait dit : « Oh BHL, on savait depuis le début que c’était du toc, et qu’on a laissé faire. L’idéologie française, c’est aussi ça, parfois : conforter les intellectuels, même quand ils barbotent dans l’approximation et l’erreur. ».

J’ai trouvé ces propos effarants. Cela revient en gros à dire que, à tout prendre, mieux vaut passer pour des cyniques que pour des gogos. Les politiciens n’ont tenu aucun compte de ce qu’ont dit des gens sérieux et informés (comme par exemple Pierre Vidal-Naquet ) à propos de certains des livres de BHL. On n’est arrivé à rien, et en partie à cause de l’attitude du monde politique qui se prosterne devant la célébrité, alors qu’il ignore totalement les représentants de l’université lorsqu’ils essaient de dire « non ». Contre ce genre de chose, les arguments ne pèsent à peu près rien.

Comment travaillez vous ?

(...)

Le problème de la croyance est de plus en plus à l’ordre du jour, et cela fait des années que je m’en préoccupe. Y a-t-il, comme on le dit, un retour du religieux, ou bien n’est-ce qu’une simple apparence ? Ce qui « revient » mérite-t-il, véritablement, d’être appelé le religieux, ou bien ne s’agit-il pas en réalité de quelque chose d’autre ?

J’ai été beaucoup intéressé, sur ce point, par le livre de Georges Corm, La Question religieuse au XXIe siècle, qui montre que, s’il y a des formes nouvelles d’irruption du religieux dans le champ politique, il n’y a probablement pas de retour de la religion elle-même. J’ai aussi relu avec beaucoup de plaisir et de profit certains classiques comme Les Variétés d’expériences religieuses, et La Volonté de croire de William James.

Quel est le rôle respectif que jouent la volonté et l’intellect dans la croyance ? Sommes-nous maîtres de nos croyances ? Jusqu’à quel point sommes-nous libres à leur égard ? Ce problème est lié notamment à l’usage que l’on fait ou ne fait pas de l’information disponible et aux possibilités de manipulation et d’endoctrinement.

Alors que nous n’avons, en théorie, jamais été aussi bien informés, il n’est pas du tout certain que nous soyons réellement mieux armés pour lutter contre les croyances irréfléchies ou erronées. On peut se demander, par exemple, si l’influence des médias contribue à développer ou, au contraire, à amoindrir la capacité de jugement et la liberté intellectuelle.

Chomsky est, à cet égard, un des intellectuels qui me fascinent le plus, et je ne suis pas sûr que l’on ait mesuré réellement l’importance de ce qu’il est en train de faire. Dans ses écrits actuels, il est d’une violence inimaginable à l’égard de son propre pays, les Etats-Unis, il accuse ouvertement le gouvernement américain d’avoir un comportement et une politique criminels. Et il pose cette question qui me tourmente depuis très longtemps : que pouvons-nous et que devons-nous faire pour que les gens deviennent un peu plus capables de pratiquer ce qu’il appelle l’ « autodéfense intellectuelle » ? De se défendre réellement quand ils sont en état de légitime défense, face à la propagande, à la manipulation, au mensonge d’Etat et au mensonge médiatique, etc.

(...)

scilicet

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Message  scilicet le Mer 9 Avr - 23:23

(FIN)






N.R : Vous revenez souvent à Karl Kraus. Quelle est son actualité sur la question du pouvoir des médias et de la presse ?

Il est paru, ces derniers temps, une cascade d’ouvrages critiques sur la presse. Mais ce n’est pas tout de formuler des diagnostics, il faut aussi en tirer des conclusions. Or je n’ai pas l’impression que tel ait été le cas. Kraus disait que l’anti-corruptionnisme abstrait sert la corruption. Ce que l’on aimerait voir, ce sont des changements concrets et l’on n’en voit pas beaucoup. Ainsi, les phénomènes d’« emballement » médiatique, par exemple, peuvent avoir un effet absolument destructeur sur la vie des gens (voir notamment ce qui s’est passé à l’occasion du procès d’Outreau).

On aimerait, après coup, que la presse ne se contente pas d’excuses plus ou moins hypocrites, mais reconnaisse clairement ses fautes et fasse le nécessaire pour qu’elles ne se répètent pas. Mais ce n’est pas du tout l’impression qu’elle me donne. Pour être tout à fait franc, je dois dire que son pouvoir (et sa bonne conscience) me font toujours un peu peur.

Regardez ce qui s’est passé avec la presse américaine, qui passe en général pour ce qui se fait de mieux en matière de sérieux et d’indépendance. Au moment du déclenchement de la guerre en Irak, elle s’est prêtée largement à une opération de manipulation et de propagande en faveur d’une guerre que les responsables politiques et militaires étaient décidés à déclencher de toute façon. . Elle a cru et diffusé largement les mensonges du gouvernement Bush, et l’a reconnu par la suite. Mais qu’est-ce qui empêche que cela recommence exactement de la même façon la prochaine fois ? Je trouve cet exemple particulièrement inquiétant.

De façon générale, je me sentirais un peu plus rassuré si, pour parler comme Kraus, il y avait des conséquences et si les bévues monumentales et les fautes inexcusables étaient réellement sanctionnées, au moins par le mépris du lecteur. Et je préférerais, autant que possible, ne pas avoir à compter uniquement sur le sens moral et le sens de la responsabilité dont la profession journalistique ne perd pas une occasion de faire état et qu’elle considère comme une garantie suffisante pour que le pire soit évité.

Il se pose également - elle est même plus que jamais à l’ordre du jour - la question de l’indépendance de la presse par rapport au pouvoir économique, et en particulier celle du rôle déterminant que joue la publicité. Quand on voit l’évolution de certains journaux, notamment de Libération, on est obligé de se poser certaines questions. Peut-on rester libre quand on devient économiquement dépendant à ce point ? Kraus, qui a commencé à publier sa revue, Die Fackel, en 1899, a toujours pensé qu’il ne pouvait pas y avoir d’indépendance intellectuelle et morale sans indépendance économique.

Le problème important, en ce qui concerne la corruption, n’est pas le fait qu’elle existe, mais bien la tolérance et la compréhension dont elle bénéficie. Comment expliquer autrement le succès politique d’un personnage aussi corrompu (et corrupteur) que Berlusconi qui, pour un peu, aurait réussi à se faire reconduire au pouvoir et espère bien, du reste, y revenir rapidement ? Ce sont les citoyens ordinaires qui commettent une faute quand ils renoncent à sanctionner la corruption notoire et choisissent même, dans certains cas, de la récompenser.. Comme le dit Kraus, le mot d’ordre semble être plus ou moins : « Ne perturbez pas les gens, mettez-vous à table ». Autrement dit, « N’embêtez pas les gens avec la corruption, faites en plutôt autant si vous le pouvez ».

C’est désolant car, en France comme ailleurs, il y a un nombre considérable d’hommes et de femmes politiques qui sont très honnêtes, mais en même temps on a l’impression que, même eux, par solidarité, hésitent souvent à dénoncer ouvertement les brebis galeuses. Des exemples comme ceux de Pasqua ou de Tibéri, qui n’ont jamais jusqu’à présent été sanctionnés pour quoi que ce soit, incitent fortement à se demander s’il n’y a pas une sorte de prime à la corruption, tolérée plus ou moins par le monde politique lui-même. Ceux qui protestent sont qualifiés avec mépris de « moralistes », de puritains ou, pire encore, d’inquisiteurs. C’est désastreux, parce que le monde politique n’a sûrement pas fini de payer le discrédit dans lequel il est tombé et ne semble avoir aucune envie réelle de sortir.

N.R : On a l’impression d’une réelle collusion entre les grands médias, les intellectuels et le pouvoir de l’argent. Comment en sortir ?

J.B : Karl Kraus parlait de la détresse pitoyable des gens honnêtes face aux gens culottés, je dirais « culottés et malhonnêtes ». Les honnêtes gens ont rarement eu autant de raisons de se sentir floués et d’éprouver un sentiment de détresse face à l’arrogance et l’impudence des détenteurs du pouvoir et de l’argent qui se considèrent comme au-dessus des règles. Quand je vois le degré auquel on est tombé sous la domination du pouvoir de l’argent, c’est terrifiant.

BHL nous a avertis à différentes reprises qu’il ne fallait surtout pas « diaboliser » l’argent (c’est, d’après lui, une idée dangereuse et, pour tout dire, préfasciste). Mais quand on observe avec quels égards et même quelle vénération l’argent est traité aujourd’hui, il n’y a sûrement pas de souci à se faire. Pour ma part, j’ai plutôt le sentiment qu’il est proprement divinisé ! Je suis consterné par la passivité totale d’un monde intellectuel qui contemple sans réagir l’évolution d’un capitalisme en train, à bien des égards, de redevenir plus ou moins sauvage.

Kraus avait déjà commencé à se battre contre l’avènement d’une forme de capitalisme essentiellement spéculatif et financier, orienté essentiellement en fonction du profit des patrons et des actionnaires, et non de l’intérêt des salariés, des entreprises et du pays lui-même. C’était déjà le cas, d’après lui, de certaines des entreprises industrielles les plus puissantes en Autriche. Compte tenu de ce qui est en train de se passer en ce moment, il y a des textes de la Fackel qui, même s’ils ont été publiés dans les premières années du XXe siècle, sont particulièrement intéressants à relire aujourd’hui.

Puisqu’il faut s’occuper de ce qui nous concerne et de ce que nous pouvons faire, pour notre part, il y a des raisons de s’inquiéter de la façon dont la relation du monde intellectuel à l’univers du marché universel et au pouvoir de l’argent a changé. On est évidemment loin de l’époque de Sartre. Il y a quelque chose d’assez insupportable dans la façon dont tout le monde, intellectuels compris, s’accorde aujourd’hui pour célébrer les vertus du capitalisme triomphant, de la croissance sans fin et de la compétition sans règles pour la suprématie économique.

Quand on sait qu’il y a 6000 travailleurs qui meurent chaque année dans les mines en Chine, cela donne sérieusement à réfléchir. Je ne parle pas, bien entendu, de la situation de l’Afrique. Quand j’entends parler de « la France qui gagne », je ne peux pas m’empêcher de penser que, de façon générale, qu’il s’agisse des individus ou des nations, certains ne gagnent que parce que d’autres perdent.

Propos recueillis par Evelyne Rognon et Régine Tassi

Philosophe réaliste, éminent spécialiste de Wittgenstein et de la philosophie analytique, Jacques Bouveresse est aussi connu pour des ouvrages critiques sur les impostures scientifiques et intellectuelles. Il est professeur au Collège de France où il occupe la chaire de philosophie du langage et de la connaissance.


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