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Un temps pour l'anarchie ?

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Un temps pour l'anarchie ?

Message  jeffe le Jeu 3 Avr - 6:23

07.06. 07
Un temps pour l'anarchie ?
NOUVELLE SOCIÉTÉ - site de Pierre JC Allard


Les G8 sont devenus les spectacles à grand déploiement incontournables du vaudeville contestataire. Pour les effets de cavalerie, mieux vaut à Saint Fargeau qu'à l'Odéon ; on ne les tient donc plus en ville, mais à la campagne, ce qui permet vraiment de s'exprimer. En vedette cette année : le Schwartzer Block (Black Block). Recevra-t-il une ovation ? Surtout, y tiendra-t-il un rôle ou est-ce qu'on improvise ?

Lors des manifestations anti-ZLEA (Zone de Libre Echange des Amériques) de Québec, en avril 2001, j'ai vu un "Black Block" efficacement organisé, incroyablement équipé (avec masques à gaz dernier cri) et dont l'action, pour quiconque y regardait de près, paraissait étrangement coordonnée avec celle des forces de l'ordre. J'avance, tu recules... à vous madame! Tango. Les troupes du Black Block semblaient bien jouer le rôle d'agents provocateurs, à la toute limite de ce que la naïveté populaire pouvait ne pas voir.

Est-ce à dire que le Black Block n'est qu'un outil du pouvoir ?
NON, mais sa structure souple le rend vulnérable à l'infiltration et fait qu'il soit systématiquement instrumentalisé. Il faut juger de chacune de ses interventions, de chaque arbre à ses fruits et avec un oeil sur les résultats à moyen terme de chaque action. "Gouverner, c'est prévoir" mais s'opposer au pouvoir l'est aussi.

Il faut d'autant moins faire l'impasse sur les mouvements de type Black Block, toutefois, que c'est leur composante anarchique qui en fait désormais les seuls mouvements efficaces. Seul un mouvement fluide et dont la motivation et les tactiques sont internalisées peut désormais offrir une parade efficace au pouvoir.

Pourquoi ? Parce que le Système Vous avez dit... le Système ? ne sera détruit par aucune organisation.De deux organisations qui s'opposent, la plus forte vaincra ; comment croire que le Système n'est pas plus fort que toute organisation que l'on pourrait constituer pour s'y opposer ?

Il est le plus fort, non seulement dans une bataille rangée, mais surtout entre deux batailles, par le pouvoir de séduction et de corruption que lui confère son contrôle de la richesse qui, devenue virtuelle, est donc devenue aussi une création discrétionnaire du pouvoir. C'est cette capacité de corruption illimitée qui permet au Système de désintégrer, à sa convenance, toutes les organisations qui se forment contre lui et de ne plus avoir comme ennemis sérieux que les mollahs et autres irrationnels. Les alliés circonstanciels

Le terrorisme, cependant, Dieu merci, n'a pas un grand avenir : ce qui est contre nature ne dure jamais très longtemps (Le terrorisme). Et dire « terrorisme », ne veut pas dire seulement des attentats sanglants. Le terrorisme, comme politique de transformation sociale, commence dès qu'on veut obliger quiconque à collaborer
contre son gré à cette transformation.

La terreur est là en germe, dès qu'un travailleur en grève veut s'opposer par la force à ce que son compagnon travaille.
Cette approche à la Germinal est non seulement immorale, mais inefficace. Elle est bête, parce qu'elle n'est pas adaptée à une société complexe d'interdépendance.

Pourquoi se colleter à la porte de l'usine entre travailleurs ? Croit-on qu'une entreprise industrielle moderne peut fonctionner, si la moitié de son personnel n'entre pas au travail ? Le pourrait-elle, même s'il n'en manquait que le tiers ou une demi-douzaine d'intervenants pivots ?

Pourrait-elle fonctionner efficacement, si ceux qui sont insatisfaits n'atteignaient plus jamais leurs quotas, ou ne respectaient plus jamais leurs échéances ? Quand on en tient déjà à sa merci la rentabilité de la firme, ne comprend-on pas qu'imposer « l'unité des camarades » est une voie vers la zizanie ? Et pourquoi arrêter les transports en communs et s'aliéner la sympathie populaire, quand il n'y aurait qu'à « négliger » la perception et le contrôle des titres de transport ?

Pourquoi la contestation suit-elle des chemins qui la condamnent à l'échec, alors que le succès est à prendre sans effort ?
N'est-ce pas que le Système aiguillonne la contestation vers des interventions futiles, dont il veut nous faire croire qu'il a très peur, alors que la psychosociologie, qui est devenue une science exacte, détermine maintenant avec précision le rapport coût/agacement au bénéfice qui en découle pour le désamorçage des tensions sociales ? Il est difficile de ne pas voir la manipulation comme totale.

Ce calcul du coût bénéfice du désordre est fait au G8, également. On y tolère la contestation, parce que la contestation ne peut rien y accomplir. Les gouvernements modernes gèrent leurs contestataires et en provoquent les manifestations, tout en en contrôlant la durée, l'intensité et les conséquences.

La futilité des actions de revendications sociales, d'ailleurs, trouve son pendant au palier du terrorisme « musclé ».
Qu'un pauvre Arabe se fasse exploser au milieu d'autres pauvres Arabes ne constitue pas une attaque dangereuse contre le Système. Pas plus, d'ailleurs, que l'attentat du 11 septembre contre le WTC. Le résultat n'en est qu'un renforcement des moyens de contrôle de la population.

À chaque attentat, le Système marque des points. Il est toujours sage de se demander le rôle qu'ont pu jouer, dans chaque événement, tous et chacun de ceux qui en ont profité. (Is fecit cui prodest ) Il faudrait s'interroger sur le bien fondé d'escalader des murailles qui ne protègent rien, pendant qu'ailleurs de vraies luttes pour plus de justice sont perdues tous les jours.

La logistique de la contestation, sans laquelle un pouvoir devient absolu, doit donc être repensée. Si l'on ne peut s'organiser contre le Système, parce que toute organisation est infiltrée et qu'on ne peut lui résister en masse, parce que toute action collective est manipulée, ceux qui le souhaitent ont-ils encore une façon de garder le pouvoir à sa place ?

OUI. Le système peut être jugulé, abattu, même, en mettant à profit le désir de résistance qui existe en chaque individu. L'interdépendance inhérente à une société complexe technologique donne à l'individu un pouvoir énorme ; le fonctionnement de la société, au quotidien, est une constante démonstration de ce pouvoir.

Que se serait-il passé, si je n'avais pas été là ? Surtout, que ne se serait-il PAS passé, si je n'avais pas été
là ? Si je n'avais pas fait ce qu'il est implicite que je fasse dans une société de solidarité à laquelle je m'identifie ?

Si l'individu fait le constat que la société que gère le Système n'est pas une société de solidarité et qu'il décide de ne plus s'y identifier, s'il ne pose plus les gestes implicites que l'on attend de lui, la société s'effondre.
Rapidement. Il existe déjà des sociétés dont la solidarité est largement disparue... et qui n'ont plus de société que le nom. Sauver l'Afrique

Il suffit que l'individu comprenne sa propre indispensabilité, sa propre position stratégique et névralgique à l'intérieur du Système pour qu'il puisse, s'il en fait le choix, collaborer bien efficacement à la détruire.

Vivre en société est un acte d'amour. Celui qui laisse paraître qu'il n'y prend pas plaisir le vide de son sens et il en faut de bien peu alors, dans une société de complémentarité, pour que les gestes nécessaires au maintien de cette société ne soient plus posés. La société meurt.

Une société moderne ne peut survivre que si elle jouit d'un très large consensus. C'est ce pouvoir de l'individu que le Système veut cacher, en montant des spectacles de contestation

L'individu qui veut détruire la société peut le faire par simple omission, c'est ce qui rend son action ultimement imparable.
Il le peut d'autant plus facilement, que cette société est complexe et que les fonctions assignées aux sociétaires sont mutuellement complémentaires. Il peut aussi multiplier l'impact de son inaction essentielle, toutefois, en y joignant des actions ponctuelles. Il peut poser sciemment et consciemment des obstacles indiscernables à la réalisation des tâches des autres.

Il suffit qu'il ait une bonne connaissance du fonctionnement du système.
Qu'il sache les moyens qui, en privant le système de son apport, lui permettront d'en saboter le fonctionnement de la façon la moins périlleuse pour lui-même et pour les autres: Dans une société de complémentarité, c'est cette façon ­ qui est à l'opposé du terrorisme ­ que le contestataire sérieux peut choisir.

L'individu peut apprendre seul comment, à partir de ses propres ressources, sans constituer une alliance formelle avec qui que ce soit, sans violence et dans la plus grande discrétion, il peut faire seul sa part pour la déconstruction du système. Les moyens de communication modernes permettent même de le lui enseigner !

La contestation efficace du système ne passe donc plus par la constitution d'organisations de résistance, car regrouper les contestataires ­-- en plus du démérite évident de permettre de les stopper en grappe ! - en a aussi deux autres.

D'abord, il est évident que la contestation du système par l'individu vient de sa propre insatisfaction, laquelle vient de sa propre faiblesse. Si l'individu est rendu plus fort, par son appartenance à une organisation, il cesse d'être aussi faible et sa motivation à détruire le système diminue. S'étant défini par son rôle et son opposition, il est insidieusement récupéré par le Système . S'il reste seul, au contraire, l'individu reste faible -- et dangereux -- jusqu'à ce que sa contestation ait porté ses fruits.

Ensuite, ce que l'individu sait du groupe lui donne aussi un pouvoir.
Il devient alors vulnérable à la corruption. S'il est corrompu, il règle son problème personnel - ce qui était toujours, au moins inconsciemment, son premier motif initial - mais l'injustice, elle, demeure et perdure.

Les complots et conspirations sont désormais trop fragiles et n'ont plus d'avenir. C'est la somme des attaques individuelles et rien d'autre, qui abattra le système. Il est donc inévitable que la contestation prenne cette voie.

Ceux qui veulent substituer un nouveau paradigme à celui de la société actuelle vont le faire à partir d'une même problématique et en visant un même but. Ils le feront, cependant, en ajustant leur action à un plan maître découlant de leurs valeurs et qu'ils auront internalisé. Ils le feront sans créer entre eux, au palier de leur action, des liens qui permettraient de les débusquer et de les mettre hors-jeu.

Il faut donc prévoir que la contestation revête de plus en plus la forme d'une myriade de petits sabotages de ce qui est, au profit de ce qu'on voudrait qui soit. Ce sont les points vulnérables de la société - l'organisation et la communication - qui seront surtout visés, détruisant la cohésion de l'ensemble sans que les éléments constitutifs en subissent de dommages importants.

Nous vivrons donc l'équivalent d'une guérilla au niveau des idées, pour valoriser et faire connaître de nouvelles idées de substitution aux idées reçues, mais cette guérilla sera menée par des francs-tireurs, chacun selon son initiative.Cette guérilla intellectuelle est devenue la seule façon de s'opposer efficacement au Système, pour la même raison que la guérilla conventionnelle est la seule façon de s'opposer militairement à une force supérieure. On frappe, on s'esquive, on reste dans l'ombre

Cette nouvelle forme de contestation est inévitable, puisque toutes les autres issues sont bloquées. Sera-ce une amélioration ou une régression ? La bonne nouvelle, c'est que l'approche « 1984 » sera contrée par la pensée personnelle. La population développe déjà des anticorps contre TOUTE manipulation.
Le pouvoir ne réussira plus très longtemps à la maintenir en état d'hypnose.

La mauvaise, c'est qu'en devenant une initiative personnelle, plutôt que la simple substitution d'un contrôle à un autre, la nouvelle contestation du Système devient largement « inprogrammée ». Le risque est donc grand que soit sciée la branche sur laquelle nous sommes assis, sans qu'il n'existe de points de soutien auxquels on puisse se raccrocher.

Le système ne doit pas disparaître pour laisser la place au vide, à l'ataxie. Il faut que, simultanément à la déconstruction du Système, des efforts encore plus grands soient consentis pour l'établissement des structures qu'on y substituera.
Des structures qui devront être établies par consensus, puisqu'elles sont si faciles à détruire. C'est ce à quoi vise leconcept d'une nouvelle société. Une Nouvelle Société ... en 3 minutes .

Dans une société d'interdépendance et donc de diffusion plus large du pouvoir, il est clair que va se développer une forme d'anarchie dans le sens étymologique du terme. Il faut en tenir compte.
Ce qu'on en fera reste une histoire à écrire.


Pierre JC Allard
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